Poèmes

-POÉMES-


*

Les Chercheuses de poux

The Seekers of Lice

book

Quand le front de l’enfant, plein de rouges tourmentes,

Implore l’essaim blanc des rêves indistincts,

Il vient près de son lit deux grandes soeurs charmantes

Avec de frêles doigts aux ongles argentins.

Elles assoient l’enfant devant une croisée

Grande ouverte où l’air bleu baigne un fouillis de fleurs,

Et dans ses lourds cheveux où tombe la rosée

Promènent leurs doigts fins, terribles et charmeurs.

Il écoute chanter leurs haleines craintives

Qui fleurent de longs miels végétaux et rosés,

Et qu’interrompt parfois un sifflement, salives

Reprises sur la lèvre ou désirs de baisers.

Il entend leurs cils noirs battant sous les silences

Parfumés ; et leurs doigts électriques et doux

Font crépiter parmi ses grises indolences

Sous leurs ongles royaux la mort des petits poux.

Voilà que monte en lui le vin de la Paresse,

Soupir d’harmonica qui pourrait délirer ;

L’enfant se sent, selon la lenteur des caresses,

Sourdre et mourir sans cesse un désir de pleurer.

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*

Les Premières Communions

First Communion

book

I

Vraiment, c’est bête, ces églises des villages

Où quinze laids marmots encrassant les piliers

Ecoutent, grasseyant les divins babillages,

Un noir grotesque dont fermentent les souliers :

Mais le soleil éveille, à travers les feuillages,

Les vieilles couleurs des vitraux irréguliers.

La pierre sent toujours la terre maternelle,

Vous verrez des monceaux de ces cailloux terreux

Dans la campagne en rut qui frémit solennelle,

Portant près des blés lourds, dans les sentiers ocreux,

Ces arbrisseaux brûlés ou bleuit la prunelle,

Des noeuds de mûriers noirs et de rosiers fuireux.

Tous les cent ans on rend ces granges respectables

Par un badigeon d’eau bleue et de lait caillé :

Si des mysticités grotesques sont notables

Près de la Notre Dame ou du Saint empaillé,

Des mouches sentant bon l’auberge et les étables

Se gorgent de cire au plancher ensoleillé.

L’enfant se doit surtout à la maison, famille

Des soins naïfs, des bons travaux abrutissants ;

Ils sortent, oubliant que la peau leur fourmille

Où le Prêtre du Christ plaqua ses doigts puissants.

On paie au Prêtre un toit ombré d’une charmille

Pour qu’il laisse au soleil tous ces fronts brunissants.

Le premier habit noir, le plus beau jour de tartes,

Sous le Napoléon ou le Petit Tambour

Quelque enluminure où les Josephs et les Marthes

Tirent la langue avec un excessif amour

Et que joindront, au jour de science, deux cartes,

Ces seuls doux souvenirs lui restent du grand Jour.

Les filles vont toujours à l’église, contentes

De s’entendre appeler garces par les garçons

Qui font du genre après Messe ou vêpres chantantes.

Eux qui sont destinés au chic des garnisons,

Ils narguent au café les maisons importantes,

Blousés neuf, et gueulant d’effroyables chansons.

Cependant le Curé choisit pour les enfances

Des dessins ; dans son clos, les vêpres dites, quand

L’air s’emplit du lointain nasillement des danses,

Ils se sent, en dépit des célestes défenses,

Les doigts de pied ravis et le mollet marquant ;

– La nuit vient, noir pirate aux cieux d’or débarquant.

II

Le Prêtre a distingué parmi les catéchistes,

Congrégés des Faubourgs ou des Riches Quartiers,

Cette petite fille inconnue, aux yeux tristes,

Front jaune. Les parents semblent de doux portiers.

“Au grand Jour, le marquant parmi les Catéchistes,

Dieu fera sur ce front neiger ses bénitiers.”

III

La veille du grand Jour, l’enfant se fait malade.

Mieux qu’à l’église haute aux funèbres rumeurs,

D’abord le frisson vient, – le lit n’étant pas fade –

Un frisson surhumain qui retourne : “Je meurs…”

Et, comme un vol d’amour fait à ses soeurs stupides,

Elle compte, abattue et les mains sur son coeur,

Les Anges, les Jésus et ses Vierges nitides

Et, calmement, son âme a bu tout son vainqueur.

Adonaï !… – Dans les terminaisons latines,

Des cieux moirés de vert baignent les Fronts vermeils

Et tachés du sang pur des célestes poitrines

De grands linges neigeux tombent sur les soleils !

– Pour ses virginités présentes et futures

Elle mort aux fraîcheurs de ta Rémission,

Mais plus tard que les lys d’eau, plus que les confitures,

Tes pardons sont glacés, ô Reine de Sion !

IV

Puis la Vierge n’est plus que la vierge du livre.

Les mystiques élans se cassent quelquefois…

Et vient la pauvreté des images, que cuivre

L’ennui, l’enluminure atroce et les vieux bois ;

Des curiosités vaguement impudiques

Epouvantent le rêve aux chastes bleuités

Qui s’est surpris autour des célestes tuniques,

Du linge dont Jésus voile ses nudités.

Elle veut, elle veut, pourtant, l’âme en détresse,

Le front dans l’oreiller creusé par les cris sourds,

Prolonger les éclairs suprêmes de tendresse,

Et bave… – L’ombre emplit les maisons et les cours.

Et l’enfant ne peut plus. Elle s’agite, cambre

Les reins et d’une main ouvre le rideau bleu

Pour amener un peu la fraîcheur de la chambre

Sous le drap, vers son ventre et sa poitrine en feu…

V

A son réveil, – minuit, la fenêtre était blanche.

Devant le sommeil bleu des rideaux illunés,

La vision la prit des candeurs du dimanche ;

Elle avait rêvé rouge. Elle saigna du nez,

Et se sentant bien chaste et pleine de faiblesse

Pour savourer en Dieu son amour revenant,

Elle eut soif de la nuit où s’exalte et s’abaisse

Le coeur, sous l’oeil des cieux doux, en les devinant ;

De la nuit, Vierge-Mère impalpable, qui baigne

Tous les jeunes émois de ses silences gris,

Elle eut soif de la nuit forte où le coeur qui saigne

Ecoule sans témoin sa révolte sans cris.

Et faisant la victime et la petite épouse,

Son étoile la vit, une chandelle aux doigts,

Descendre dans la cour où séchait une blouse,

Spectre blanc, et lever les spectres noirs des toits.

VI

Elle passa sa nuit sainte dans des latrines.

Vers la chandelle, aux trous du toit coulait l’air blanc,

Et quelque vigne folle aux noirceurs purpurines,

En deçà d’une cour voisine s’écroulant.

La lucarne faisait un coeur de lueur vive

Dans la cour où les cieux bas plaquaient d’ors vermeils

Les vitres ; les pavés puant l’eau de lessive

Soufraient l’ombre des murs bondés de noirs sommeils.

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VII

Qui dira ces langueurs et ces pitiés immondes,

Et ce qu’il lui viendra de haine, ô sales fous,

Dont le travail divin déforme encor les mondes,

Quand la lèpre à la fin mangera ce corps doux ?

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VIII

Et quand, ayant rentré tous ses noeuds d’hystéries,

Elle verra, sous les tristesses du bonheur,

L’amant rêver au blanc million des Maries,

Au matin de la nuit d’amour, avec douleur :

“Sais-tu que je t’ai fait mourir ? J’ai pris ta bouche,

Ton coeur, tout ce qu’on a, tout ce que vous avez ;

Et moi, je suis malade : Oh ! je veux qu’on me couche

Parmi les Morts des eaux nocturnes abreuvés !

“J’étais bien jeune, et Christ a souillé mes haleines,

Il me bonda jusqu’à la gorge de dégoûts !

Tu baisais mes cheveux profonds comme les laines,

Et je me laissais faire… ah ! va, c’est bon pour vous,

“Hommes ! qui songez peu que la plus amoureuse

Est, sous sa conscience aux ignobles terreurs,

La plus prostituée et la plus douloureuse,

Et que tous nos élans vers vous sont des erreurs !

“Car ma Communion première est bien passée.

Tes baisers, je ne puis jamais les avoir sus :

Et mon coeur et ma chair par ta chair embrassée

Fourmillent du baiser putride de Jésus !”

IX

Alors l’âme pourrie et l’âme désolée

Sentiront ruisseler tes malédictions.

– Ils auront couché sur ta Haine inviolée,

Echappés, pour la mort, des justes passions,

Christ ! ô Christ, éternel voleur des énergies,

Dieu qui pour deux mille ans vouas à ta pâleur,

Cloués au sol, de honte et de céphalalgies,

Ou renversés, les fronts des femmes de douleur.

Juillet 1871

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L’Homme juste

The Just Man

book

Le Juste restait droit sur ses hanches solides :

Un rayon lui dorait l’épaule ; des sueurs

Me prirent :  » Tu veux voir rutiler les bolides ?

Et, debout, écouter bourdonner les flueurs

D’astres lactés, et les essaims d’astéroïdes ?

 

 » Par des farces de nuit ton front est épié,

Ô juste ! Il faut gagner un toit. Dis ta prière,

La bouche dans ton drap doucement expié ;

Et si quelque égaré choque ton ostiaire,

Dis : Frère, va plus loin, je suis estropié !  »

 

Et le juste restait debout, dans l’épouvante

Bleuâtre des gazons après le soleil mort :

» Alors, mettrais-tu tes genouillères en vente,

Ô Vieillard ? Pèlerin sacré ! barde d’Armor !

Pleureur des Oliviers ! main que la pitié gante !

 

» Barbe de la famille et poing de la cité,

Croyant très doux : ô coeur tombé dans les calices,

Majestés et vertus, amour et cécité,

Juste ! plus bête et plus dégoûtant que les lices !

Je suis celui qui souffre et qui s’est révolté !

 

» Et ça me fait pleurer sur mon ventre, ô stupide,

Et bien rire, l’espoir fameux de ton pardon !

Je suis maudit, tu sais ! je suis soûl, fou, livide,

Ce que tu veux ! Mais va te coucher, voyons donc,

Juste ! je ne veux rien à ton cerveau torpide.

 

» C’est toi le Juste, enfin, le Juste ! C’est assez !

C’est vrai que ta tendresse et ta raison sereines

Reniflent dans la nuit comme des cétacés,

Que tu te fais proscrire et dégoises des thrènes

Sur d’effroyables becs-de-cane fracassés !

 

» Et c’est toi l’oeil de Dieu ! le lâche ! Quand les plantes

Froides des pieds divins passeraient sur mon cou,

Tu es lâche ! Ô ton front qui fourmille de lentes !

Socrates et Jésus, Saints et Justes, dégoût !

Respectez le Maudit suprême aux nuits sanglantes !  »

 

J’avais crié cela sur la terre, et la nuit

Calme et blanche occupait les cieux pendant ma fièvre.

Je relevai mon front : le fantôme avait fui,

Emportant l’ironie atroce de ma lèvre…

– Vents nocturnes, venez au Maudit ! Parlez-lui,

 

Cependant que silencieux sous les pilastres

D’azur, allongeant les comètes et les noeuds

D’univers, remuement énorme sans désastres,

L’ordre, éternel veilleur, rame aux cieux lumineux

Et de sa drague en feu laisse filer les astres !

 

Ah ! qu’il s’en aille, lui, la gorge cravatée

De honte, ruminant toujours mon ennui, doux

Comme le sucre sur la denture gâtée.

– Tel que la chienne après l’assaut des fiers toutous,

Léchant son flanc d’où pend une entraille emportée.

 

Qu’il dise charités crasseuses et progrès…

– J’exècre tous ces yeux de Chinois à bedaines,

Puis qui chante : nana, comme un tas d’enfants près

De mourir, idiots doux aux chansons soudaines :

Ô Justes, nous chierons dans vos ventres de grès !

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*

Ce qu’on dit au poète à propos de fleurs

To the Poet on the Subject of Flowers

book

A Monsieur Théodore de Banville

I

Ainsi, toujours, vers l’azur noir

Où tremble la mer des topazes,

Fonctionneront dans ton soir

Les Lys, ces clystères d’extases !

A notre époque de sagous,

Quand les Plantes sont travailleuses,

Le Lys boira les bleus dégoûts

Dans tes Proses religieuses !

– Le lys de monsieur de Kerdrel,

Le Sonnet de mil huit cent trente,

Le Lys qu’on donne au Ménestrel

Avec l’oeillet et l’amarante !

Des lys ! Des lys ! On n’en voit pas !

Et dans ton Vers, tel que les manches

Des Pécheresses aux doux pas,

Toujours frissonnent ces fleurs blanches !

Toujours, Cher, quand tu prends un bain,

Ta chemise aux aisselles blondes

Se gonfle aux brises du matin

Sur les myosotis immondes !

L’amour ne passe à tes octrois

Que les Lilas, – ô balançoires !

Et les Violettes du Bois,

Crachats sucrés des Nymphes noires !…

II

O Poètes, quand vous auriez

Les Roses, les Roses soufflées,

Rouges sur tiges de lauriers,

Et de mille octaves enflées !

Quand BANVILLE en ferait neiger,

Sanguinolentes, tournoyantes,

Pochant l’oeil fou de l’étranger

Aux lectures mal bienveillantes !

De vos forêts et de vos prés,

O très paisibles photographes !

La Flore est diverse à peu près

Comme des bouchons de carafes !

Toujours les végétaux Français,

Hargneux, phtisiques, ridicules,

Où le ventre des chiens bassets

Navigue en paix, aux crépuscules ;

Toujours, après d’affreux dessins

De Lotos bleus ou d’Hélianthes,

Estampes roses, sujets saints

Pour de jeunes communiantes !

L’Ode Açoka cadre avec la

Strophe en fenêtre de lorette ;

Et de lourds papillons d’éclat

Fientent sur la Pâquerette.

Vieilles verdures, vieux galons !

O croquignoles végétales !

Fleurs fantasques des vieux Salons !

– Aux hannetons, pas aux crotales,

Ces poupards végétaux en pleurs

Que Grandville eût mis aux lisières,

Et qu’allaitèrent de couleurs

De méchants astres à visières !

Oui, vos bavures de pipeaux

Font de précieuses glucoses !

– Tas d’oeufs frits dans de vieux chapeaux,

Lys, Açokas, Lilas et Roses !…

III

O blanc Chasseur, qui cours sans bas

A travers le Pâtis panique,

Ne peux-tu pas, ne dois-tu pas

Connaître un peu ta botanique ?

Tu ferais succéder, je crains,

Aux Grillons roux les Cantharides,

L’or des Rios au bleu des Rhins, –

Bref, aux Norwèges les Florides :

Mais, Cher, l’Art n’est plus, maintenant,

– C’est la vérité, – de permettre

A l’Eucalyptus étonnant

Des constrictors d’un hexamètre :

Là !… Comme si les Acajous

Ne servaient, même en nos Guyanes,

Qu’aux cascades des sapajous,

Au lourd délire des lianes !

– En somme, une Fleur, Romarin

Ou Lys, vive ou morte, vaut-elle

Un excrément d’oiseau marin ?

Vaut-elle un seul pleur de chandelle ?

– Et j’ai dit ce que je voulais !

Toi, même assis là-bas, dans une

Cabane de bambous, – volets

Clos, tentures de perse brune, –

Tu torcherais des floraisons

Dignes d’Oises extravagantes !…

– Poète ! ce sont des raisons

Non moins risibles qu’arrogantes !…

IV

Dis, non les pampas printaniers

Noirs d’épouvantables révoltes,

Mais les tabacs, les cotonniers !

Dis les exotiques récoltes !

Dis, front blanc que Phébus tanna,

De combien de dollars se rente

Pedro Velasquez, Habana ;

Incague la mer de Sorrente

Où vont les Cygnes par milliers ;

Que tes strophes soient des réclames

Pour l’abatis des mangliers

Fouillés des Hydres et des lames !

Ton quatrain plonge aux bois sanglants

Et revient proposer aux Hommes

Divers sujets de sucres blancs,

De pectoraires et de gommes !

Sachons par Toi si les blondeurs

Des Pics neigeux, vers les Tropiques,

Sont ou des insectes pondeurs

Ou des lichens microscopiques !

Trouve, ô Chasseur, nous le voulons,

Quelques garances parfumées

Que la Nature en pantalons

Fasse éclore ! – pour nos Armées !

Trouve, aux abords du Bois qui dort,

Les fleurs, pareilles à des mufles,

D’où bavent des pommades d’or

Sur les cheveux sombres des Buffles !

Trouve, aux prés fous, où sur le Bleu

Tremble l’argent des pubescences,

Des calices pleins d’Oeufs de feu

Qui cuisent parmi les essences !

Trouve des Chardons cotonneux

Dont dix ânes aux yeux de braises

Travaillent à filer les noeuds !

Trouve des Fleurs qui soient des chaises !

Oui, trouve au coeur des noirs filons

Des fleurs presque pierres, – fameuses ! –

Qui vers leurs durs ovaires blonds

Aient des amygdales gemmeuses !

Sers-nous, ô Farceur, tu le peux,

Sur un plat de vermeil splendide

Des ragoûts de Lys sirupeux

Mordant nos cuillers Alfénide !

V

Quelqu’un dira le grand Amour,

Voleur des sombres Indulgences :

Mais ni Renan, ni le chat Murr

N’ont vu les Bleus Thyrses immenses !

Toi, fais jouer dans nos torpeurs,

Par les parfums les hystéries ;

Exalte-nous vers les candeurs

Plus candides que les Maries…

Commerçant ! colon ! médium !

Ta Rime sourdra, rose ou blanche,

Comme un rayon de sodium,

Comme un caoutchouc qui s’épanche !

De tes noirs Poèmes, – Jongleur !

Blancs, verts, et rouges dioptriques,

Que s’évadent d’étranges fleurs

Et des papillons électriques !

Voilà ! c’est le Siècle d’enfer !

Et les poteaux télégraphiques

Vont orner, – lyre aux chants de fer,

Tes omoplates magnifiques !

Surtout, rime une version

Sur le mal des pommes de terre !

– Et, pour la composition

De poèmes pleins de mystère

Qu’on doive lire de Tréguier

A Paramaribo, rachète

Des Tomes de Monsieur Figuier,

– Illustrés ! – chez Monsieur Hachette !

ALCIDE BAVA

A. R.

14 juillet 1871

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Le Bateau ivre

The Drunken Boat

book

 

Comme je descendais des Fleuves impassibles,

Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :

Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,

Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J’étais insoucieux de tous les équipages,

Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.

Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,

Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

Dans les clapotements furieux des marées,

Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,

Je courus ! Et les Péninsules démarrées

N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

La tempête a béni mes éveils maritimes.

Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots

Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,

Dix nuits, sans regretter l’oeil niais des falots !

Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sures,

L’eau verte pénétra ma coque de sapin

Et des taches de vins bleus et des vomissures

Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème

De la Mer, infusé d’astres, et lactescent,

Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême

Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;

Où, teignant tout à coup les bleuités, délires

Et rythmes lents sous les rutilements du jour,

Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres,

Fermentent les rousseurs amères de l’amour !

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes

Et les ressacs et les courants : je sais le soir,

L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,

Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir !

J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques,

Illuminant de longs figements violets,

Pareils à des acteurs de drames très antiques

Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !

J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,

Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,

La circulation des sèves inouïes,

Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !

J’ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries

Hystériques, la houle à l’assaut des récifs,

Sans songer que les pieds lumineux des Maries

Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !

J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides

Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux

D’hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides

Sous l’horizon des mers, à de glauques troupeaux !

J’ai vu fermenter les marais énormes, nasses

Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !

Des écroulements d’eaux au milieu des bonaces,

Et des lointains vers les gouffres cataractant !

Glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braises !

Echouages hideux au fond des golfes bruns

Où les serpents géants dévorés des punaises

Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !

J’aurais voulu montrer aux enfants ces dorades

Du flot bleu, ces poissons d’or, ces poissons chantants.

– Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades

Et d’ineffables vents m’ont ailé par instants.

Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,

La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux

Montait vers moi ses fleurs d’ombre aux ventouses jaunes

Et je restais, ainsi qu’une femme à genoux…

Presque île, ballottant sur mes bords les querelles

Et les fientes d’oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.

Et je voguais, lorsqu’à travers mes liens frêles

Des noyés descendaient dormir, à reculons !…

Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,

Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau,

Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses

N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau ;

Libre, fumant, monté de brumes violettes,

Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur

Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,

Des lichens de soleil et des morves d’azur ;

Qui courais, taché de lunules électriques,

Planche folle, escorté des hippocampes noirs,

Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques

Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;

Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues

Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,

Fileur éternel des immobilités bleues,

Je regrette l’Europe aux anciens parapets !

J’ai vu des archipels sidéraux ! et des îles

Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :

– Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t’exiles,

Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ? –

Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.

Toute lune est atroce et tout soleil amer :

L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes.

O que ma quille éclate ! O que j’aille à la mer !

Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache

Noire et froide où vers le crépuscule embaumé

Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche

Un bateau frêle comme un papillon de mai.

Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,

Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,

Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes,

Ni nager sous les yeux horribles des pontons.

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Voyelles

Vowels

book

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,

Je dirai quelque jour vos naissances latentes :

A, noir corset velu des mouches éclatantes

Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,

Golfes d’ombre ; E, candeurs des vapeurs et des tentes,

Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles ;

I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles

Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;

U, cycles, vibrement divins des mers virides,

Paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides

Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux ;

O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,

Silences traversés des Mondes et des Anges :

– O l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux !

—————–

L’étoile a pleuré rose au coeur de tes oreilles,

L’infini roulé blanc de ta nuque à tes reins

La mer a perlé rousse à tes mammes vermeilles

Et l’Homme saigné noir à ton flanc souverain.

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Les Corbeaux

The Rooks

book

Seigneur, quand froide est la prairie,

Quand dans les hameaux abattus,

Les longs angelus se sont tus…

Sur la nature défleurie

Faites s’abattre des grands cieux

Les chers corbeaux délicieux.

Armée étrange aux cris sévères,

Les vents froids attaquent vos nids !

Vous, le long des fleuves jaunis,

Sur les routes aux vieux calvaires,

Sur les fossés et sur les trous

Dispersez-vous, ralliez- vous !

Par milliers, sur les champs de France,

Où dorment des morts d’avant-hier,

Tournoyez, n’est-ce pas, l’hiver,

Pour que chaque passant repense !

Sois donc le crieur du devoir,

O notre funèbre oiseau noir !

Mais, saints du ciel, en haut du chêne,

Mât perdu dans le soir charmé,

Laissez les fauvettes de mai

Pour ceux qu’au fond du bois enchaîne,

Dans l’herbe d’où l’on ne peut fuir,

La défaite sans avenir.

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