Poèmes

-POÉMES-


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Accroupissements

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Bien tard, quand il se sent l’estomac écoeuré,

Le frère Milotus, un oeil à la lucarne

D’où le soleil, clair comme un chaudron récuré,

Lui darde une migraine et fait son regard darne,

Déplace dans les draps son ventre de curé.

Il se démène sous sa couverture grise

Et descend, ses genoux à son ventre tremblant,

Effaré comme un vieux qui mangerait sa prise ;

Car il lui faut, le poing à l’anse d’un pot blanc,

A ses reins largement retrousser sa chemise !

Or, il s’est accroupi, frileux, les doigts de pied

Repliés, grelottant au clair soleil qui plaque

Des jaunes de brioche aux vitres de papier ;

Et le nez du bonhomme où s’allume la laque

Renifle aux rayons, tel qu’un charnel polypier.

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Le bonhomme mijote au feu, bras tordus, lippe

Au ventre : il sent glisser ses cuisses dans le feu,

Et ses chausses roussir, et s’éteindre sa pipe ;

Quelque chose comme un oiseau remue un peu

A son ventre serein comme un monceau de tripe !

Autour, dort un fouillis de meuble abrutis

Dans des haillons de crasse et sur de sales ventres ;

Des escabeaux, crapauds étranges, sont blottis

Aux coins noirs : des buffets ont des gueules de chantres

Qu’entr’ouvre un sommeil plein d’horribles appétits.

L’écoeurante chaleur gorge la chambre étroite ;

Le cerveau du bonhomme est bourré de chiffons.

Il écoute les poils pousser dans sa peau moite,

Et, parfois, en hoquets fort gravement bouffons

S’échappe, secouant son escabeau qui boite…

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Et le soir, aux rayons de lune, qui lui font

Aux contours du cul des bavures de lumière,

Une ombre avec détails s’accroupit, sur un fond

De neige rose ainsi qu’une rose trémière…

Fantasque, un nez poursuit Vénus au ciel profond.

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Les Poètes de sept ans

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À M. P. Demeny.

Et la Mère, fermant le livre du devoir,

S’en allait satisfaite et très fière, sans voir,

Dans les yeux bleus et sous le front plein d’éminences,

L’âme de son enfant livrée aux répugnances.

Tout le jour il suait d’obéissance ; très

Intelligent ; pourtant des tics noirs, quelques traits,

Semblaient prouver en lui d’âcres hypocrisies.

Dans l’ombre des couloirs aux tentures moisies,

En passant il tirait la langue, les deux poings

A l’aine, et dans ses yeux fermés voyait des points.

Une porte s’ouvrait sur le soir : à la lampe

On le voyait, là-haut, qui râlait sur la rampe,

Sous un golfe le jour pendant du toit. L’été

Surtout, vaincu, stupide, il était entêté

A se renfermer dans la fraîcheur des latrines :

Il pensait là, tranquille et livrant ses narines.

Quand, lavé des odeurs du jour, le jardinet

Derrière la maison, en hiver, s’illunait,

Gisant au pied d’un mur, enterré dans la marne

Et pour des visions écrasant son oeil darne,

Il écoutait grouiller les galeux espaliers.

Pitié ! Ces enfants seuls étaient ses familiers

Qui, chétifs, fronts nus, oeil déteignant sur la joue,

Cachant de maigres doigts jaunes et noirs de boue

Sous des habits puant la foire et tout vieillots,

Conversaient avec la douceur des idiots !

Et si, l’ayant surpris à des pitiés immondes,

Sa mère s’effrayait ; les tendresses, profondes,

De l’enfant se jetaient sur cet étonnement.

C’était bon. Elle avait le bleu regard, – qui ment !

A sept ans, il faisait des romans, sur la vie

Du grand désert, où luit la Liberté ravie,

Forêts, soleils, rives, savanes ! – Il s’aidait

De journaux illustrés où, rouge, il regardait

Des Espagnoles rire et des Italiennes.

Quand venait, l’oeil brun, folle, en robes d’indiennes,

– Huit ans, – la fille des ouvriers d’à côté,

La petite brutale, et qu’elle avait sauté,

Dans un coin, sur son dos, en secouant ses tresses,

Et qu’il était sous elle, il lui mordait les fesses,

Car elle ne portait jamais de pantalons ;

– Et, par elle meurtri des poings et des talons,

Remportait les saveurs de sa peau dans sa chambre.

Il craignait les blafards dimanches de décembre,

Où, pommadé, sur un guéridon d’acajou,

Il lisait une Bible à la tranche vert-chou ;

Des rêves l’oppressaient chaque nuit dans l’alcôve.

Il n’aimait pas Dieu ; mais les hommes, qu’au soir fauve,

Noirs, en blouse, il voyait rentrer dans le faubourg

Où les crieurs, en trois roulements de tambour,

Font autour des édits rire et gronder les foules.

– Il rêvait la prairie amoureuse, où des houles

Lumineuses, parfums sains, pubescences d’or,

Font leur remuement calme et prennent leur essor !

Et comme il savourait surtout les sombres choses,

Quand, dans la chambre nue aux persiennes closes,

Haute et bleue, âcrement prise d’humidité,

Il lisait son roman sans cesse médité,

Plein de lourds ciels ocreux et de forêts noyées,

De fleurs de chair aux bois sidérals déployées,

Vertige, écroulements, déroutes et pitié !

– Tandis que se faisait la rumeur du quartier,

En bas, – seul, et couché sur des pièces de toile

Ecrue, et pressentant violemment la voile !

26 mai 1871

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Les pauvres à l’église

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Parqués entre des bancs de chêne, aux coins d’église

Qu’attiédit puamment leur souffle, tous leurs yeux

Vers le choeur ruisselant d’orrie et la maîtrise

Aux vingt gueules gueulant les cantiques pieux ;

Comme un parfum de pain humant l’odeur de cire,

Heureux, humiliés comme des chiens battus,

Les Pauvres au bon Dieu, les patrons et le sire,

Tendent leurs oremus risibles et têtus.

Aux femmes, c’est bien bon de faire des bancs lisses,

Après les six jours noirs où Dieu les fait souffrir !

Elles bercent, tordus dans d’étranges pelisses,

Des espèces d’enfants qui pleurent à mourir.

Leurs seins crasseux dehors, ces mangeuses de soupe,

Une prière aux yeux et ne priant jamais,

Regardent parader mauvaisement un groupe

De gamines avec leurs chapeaux déformés.

Dehors, le froid, la faim, l’homme en ribote :

C’est bon. Encore une heure ; après, les maux sans noms !

– Cependant, alentour, geint, nasille, chuchote

Une collection de vieilles à fanons :

Ces effarés y sont et ces épileptiques

Dont on se détournait hier aux carrefours ;

Et, fringalant du nez dans des missels antiques,

Ces aveugles qu’un chien introduit dans les cours.

Et tous, bavant la foi mendiante et stupide,

Récitent la complainte infinie à Jésus

Qui rêve en haut, jauni par le vitrail livide,

Loin des maigres mauvais et des méchants pansus,

Loin des senteurs de viande et d’étoffes moisies,

Farce prostrée et sombre aux gestes repoussants ;

– Et l’oraison fleurit d’expressions choisies,

Et les mysticités prennent des tons pressants,

Quand, des nefs où périt le soleil, plis de soie

Banals, sourires verts, les Dames des quartiers

Distingués, – ô Jésus ! – les malades du foie

Font baiser leur longs doigts jaunes aux bénitiers.

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Le Coeur volé

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Mon triste coeur bave à la poupe,

Mon coeur couvert de caporal :

Ils y lancent des jets de soupe,

Mon triste coeur bave à la poupe :

Sous les quolibets de la troupe

Qui pousse un rire général,

Mon triste coeur bave à la poupe,

Mon coeur couvert de caporal !

Ithyphalliques et pioupiesques

Leurs quolibets l’ont dépravé !

Au gouvernail on voit des fresques

Ithyphalliques et pioupiesques.

O flots abracadabrantesques,

Prenez mon coeur, qu’il soit lavé !

Ithyphalliques et pioupiesques

Leurs quolibets l’ont dépravé !

Quand ils auront tari leurs chiques,

Comment agir, ô coeur volé ?

Ce seront des hoquets bachiques

Quand ils auront tari leurs chiques :

J’aurai des sursauts stomachiques,

Moi, si mon coeur est ravalé :

Quand ils auront tari leurs chiques

Comment agir, ô coeur volé ?

[Mai 1871]

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L’orgie parisienne ou Paris se repeuple

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Ô lâches, la voilà ! Dégorgez dans les gares !

Le soleil essuya de ses poumons ardents

Les boulevards qu’un soir comblèrent les Barbares.

Voilà la Cité sainte, assise à l’occident !

Allez ! on préviendra les reflux d’incendie,

Voilà les quais, voilà les boulevards, voilà

Les maisons sur l’azur léger qui s’irradie

Et qu’un soir la rougeur des bombes étoila !

Cachez les palais morts dans des niches de planches !

L’ancien jour effaré rafraîchit vos regards.

Voici le troupeau roux des tordeuses de hanches :

Soyez fous, vous serez drôles, étant hagards !

Tas de chiennes en rut mangeant des cataplasmes,

Le cri des maisons d’or vous réclame. Volez !

Mangez ! Voici la nuit de joie aux profonds spasmes

Qui descend dans la rue. Ô buveurs désolés,

Buvez ! Quand la lumière arrive intense et folle,

Fouillant à vos côtés les luxes ruisselants,

Vous n’allez pas baver, sans geste, sans parole,

Dans vos verres, les yeux perdus aux lointains blancs ?

Avalez, pour la Reine aux fesses cascadantes !

Ecoutez l’action des stupides hoquets

Déchirants ! Ecoutez sauter aux nuits ardentes

Les idiots râleux, vieillards, pantins, laquais !

Ô coeurs de saleté, bouches épouvantables,

Fonctionnez plus fort, bouches de puanteurs !

Un vin pour ces torpeurs ignobles, sur ces tables…

Vos ventres sont fondus de hontes, ô Vainqueurs !

Ouvrez votre narine aux superbes nausées !

Trempez de poisons forts les cordes de vos cous !

Sur vos nuques d’enfants baissant ses mains croisées

Le Poète vous dit : ” Ô lâches, soyez fous !

Parce que vous fouillez le ventre de la Femme,

Vous craignez d’elle encore une convulsion

Qui crie, asphyxiant votre nichée infâme

Sur sa poitrine, en une horrible pression.

Syphilitiques, fous, rois, pantins, ventriloques,

Qu’est-ce que ça peut faire à la putain Paris,

Vos âmes et vos corps, vos poisons et vos loques ?

Elle se secouera de vous, hargneux pourris !

Et quand vous serez bas, geignant sur vos entrailles,

Les flancs morts, réclamant votre argent, éperdus,

La rouge courtisane aux seins gros de batailles

Loin de votre stupeur tordra ses poings ardus !

Quand tes pieds ont dansé si fort dans les colères,

Paris ! quand tu reçus tant de coups de couteau,

Quand tu gis, retenant dans tes prunelles claires

Un peu de la bonté du fauve renouveau,

Ô cité douloureuse, ô cité quasi morte,

La tête et les deux seins jetés vers l’Avenir

Ouvrant sur ta pâleur ses milliards de portes,

Cité que le Passé sombre pourrait bénir :

Corps remagnétisé pour les énormes peines,

Tu rebois donc la vie effroyable ! tu sens

Sourdre le flux des vers livides en tes veines,

Et sur ton clair amour rôder les doigts glaçants !

Et ce n’est pas mauvais. Les vers, les vers livides

Ne gêneront pas plus ton souffle de Progrès

Que les Stryx n’éteignaient l’oeil des Cariatides

Où des pleurs d’or astral tombaient des bleus degrés. “

Quoique ce soit affreux de te revoir couverte,

Ainsi ; quoiqu’on n’ait fait jamais d’une cité

Ulcère plus puant à la Nature verte,

Le Poète te dit : ” Splendide est ta Beauté ! “

L’orage t’a sacrée suprême poésie ;

L’immense remuement des forces te secourt ;

Ton oeuvre bout, la mort gronde, Cité choisie !

Amasse les strideurs au coeur du clairon sourd.

Le Poète prendra le sanglot des Infâmes,

La haine des Forçats, la clameur des Maudits ;

Et ses rayons d’amour flagelleront les Femmes.

Ses strophes bondiront : Voilà ! voilà ! bandits !

– Société, tout est rétabli : – les orgies

Pleurent leur ancien râle aux anciens lupanars :

Et les gaz en délire, aux murailles rougies,

Flambent sinistrement vers les azurs blafards !

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Les Mains de Jeanne-Marie

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Jeanne-Marie a des mains fortes,

Mains sombres que l’été tanna,

Mains pâles comme des mains mortes.

– Sont-ce des mains de Juana ?

Ont-elles pris les crèmes brunes

Sur les mares des voluptés ?

Ont-elles trempé dans des lunes

Aux étangs de sérénités ?

Ont-elles bu des cieux barbares,

Calmes sur les genoux charmants ?

Ont-elles roulé des cigares

Ou trafiqué des diamants ?

Sur les pieds ardents des Madones

Ont-elles fané des fleurs d’or ?

C’est le sang noir des belladones

Qui dans leur paume éclate et dort.

Mains chasseresses des diptères

Dont bombinent les bleuisons

Aurorales, vers les nectaires ?

Mains décanteuses de poisons ?

Oh ! quel Rêve les a saisies

Dans les pandiculations ?

Un rêve inouï des Asies,

Des Khenghavars ou des Sions ?

– Ces mains n’ont pas vendu d’oranges,

Ni bruni sur les pieds des dieux :

Ces mains n’ont pas lavé les langes

Des lourds petits enfants sans yeux.

Ce ne sont pas mains de cousine

Ni d’ouvrières aux gros fronts

Que brûle, aux bois puant l’usine,

Un soleil ivre de goudrons.

Ce sont des ployeuses d’échines,

Des mains qui ne font jamais mal,

Plus fatales que des machines,

Plus fortes que tout un cheval !

Remuant comme des fournaises,

Et secouant tous ses frissons,

Leur chair chante des Marseillaises

Et jamais les Eleisons !

Ça serrerait vos cous, ô femmes

Mauvaises, ça broierait vos mains,

Femmes nobles, vos mains infâmes

Pleines de blancs et de carmins.

L’éclat de ces mains amoureuses

Tourne le crâne des brebis !

Dans leurs phalanges savoureuses

Le grand soleil met un rubis !

Une tache de populace

Les brunit comme un sein d’hier ;

Le dos de ces Mains est la place

Qu’en baisa tout Révolté fier !

Elles ont pâli, merveilleuses,

Au grand soleil d’amour chargé,

Sur le bronze des mitrailleuses

A travers Paris insurgé !

Ah ! quelquefois, ô Mains sacrées,

A vos poings, Mains où tremblent nos

Lèvres jamais désenivrées,

Crie une chaîne aux clairs anneaux !

Et c’est un soubresaut étrange

Dans nos êtres, quand, quelquefois,

On veut vous déhâler, Mains d’ange,

En vous faisant saigner les doigts !

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Les Soeurs de charité

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Le jeune homme dont l’oeil est brillant, la peau brune,

Le beau corps de vingt ans qui devrait aller nu,

Et qu’eût, le front cerclé de cuivre, sous la lune

Adoré, dans la Perse un Génie inconnu,

Impétueux avec des douceurs virginales

Et noires, fier de ses premiers entêtements,

Pareil aux jeunes mers, pleurs de nuits estivales,

Qui se retournent sur des lits de diamants ;

Le jeune homme, devant les laideurs de ce monde

Tressaille dans son coeur largement irrité,

Et plein de la blessure éternelle et profonde,

Se prend à désirer sa soeur de charité.

Mais, ô Femme, monceau d’entrailles, pitié douce,

Tu n’es jamais la Soeur de charité, jamais,

Ni regard noir, ni ventre où dort une ombre rousse,

Ni doigts légers, ni seins splendidement formés.

Aveugle irréveillée aux immenses prunelles,

Tout notre embrassement n’est qu’une question :

C’est toi qui pends à nous, porteuse de mamelles,

Nous te berçons, charmante et grave Passion.

Tes haines, tes torpeurs fixes, tes défaillances

Et les brutalités souffertes autrefois,

Tu nous rends tout, ô Nuit pourtant sans malveillances,

Comme un excès de sang épanché tous les mois.

– Quand la femme, portée un instant, l’épouvante,

Amour, appel de vie et chanson d’action,

Viennent la Muse verte et la Justice ardente

Le déchirer de leur auguste obsession.

Ah ! sans cesse altéré des splendeurs et des calmes,

Délaissé des deux Soeurs implacables, geignant

Avec tendresse après la science aux bras almes,

Il porte à la nature en fleur son front saignant.

Mais la noire alchimie et les saintes études

Répugnent au blessé, sombre savant d’orgueil ;

Il sent marcher sur lui d’atroces solitudes.

Alors, et toujours beau, sans dégoût du cercueil,

Qu’il croie aux vastes fins, Rêves ou Promenades

Immenses, à travers les nuits de Vérité,

Et t’appelle en son âme et ses membres malades,

O Mort mystérieuse, ô soeur de charité.

Juin 1871

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