Poèmes

-POÉMES-


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Ma Bohème (Fantaisie)

My Bohemian Existence

book

Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;

Mon paletot aussi devenait idéal :

J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ;

Oh ! là là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !

 

Mon unique culotte avait un large trou.

– Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course

Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.

– Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou.

 

Et je les écoutais, assis au bord des routes,

Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes

De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;

 

Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,

Comme des lyres, je tirais les élastiques

De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur !

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Tête de faune

Faun’s Head

book

Dans la feuillée, écrin vert taché d’or,

Dans la feuillée incertaine et fleurie

De fleurs splendides où le baiser dort,

Vif et crevant l’exquise broderie,

 

Un faune effaré montre ses deux yeux

Et mord les fleurs rouges de ses dents blanches.

Brunie et sanglante ainsi qu’un vin vieux

Sa lèvre éclate en rires sous les branches.

 

Et quand il a fui – tel qu’un écureuil –

Son rire tremble encore à chaque feuille

Et l’on voit épeuré par un bouvreuil

Le Baiser d’or du Bois, qui se recueille.

1871

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Les Assis

Those Who Sit

book

Noirs de loupes, grêlés, les yeux cerclés de bagues

Vertes, leurs doigts boulus crispés à leurs fémurs,

Le sinciput plaqué de hargnosités vagues

Comme les floraisons lépreuses des vieux murs ;

Ils ont greffé dans des amours épileptiques

Leur fantasque ossature aux grands squelettes noirs

De leurs chaises ; leurs pieds aux barreaux rachitiques

S’entrelacent pour les matins et pour les soirs !

Ces vieillards ont toujours fait tresse avec leurs sièges,

Sentant les soleils vifs percaliser leur peau,

Ou, les yeux à la vitre où se fanent les neiges,

Tremblant du tremblement douloureux du crapaud.

Et les Sièges leur ont des bontés : culottée

De brun, la paille cède aux angles de leurs reins ;

L’âme des vieux soleils s’allume, emmaillotée

Dans ces tresses d’épis où fermentaient les grains.

Et les Assis, genoux aux dents, verts pianistes,

Les dix doigts sous leur siège aux rumeurs de tambour,

S’écoutent clapoter des barcarolles tristes,

Et leurs caboches vont dans des roulis d’amour.

– Oh ! ne les faites pas lever ! C’est le naufrage…

Ils surgissent, grondant comme des chats giflés,

Ouvrant lentement leurs omoplates, ô rage !

Tout leur pantalon bouffe à leurs reins boursouflés.

Et vous les écoutez, cognant leurs têtes chauves,

Aux murs sombres, plaquant et plaquant leurs pieds tors,

Et leurs boutons d’habit sont des prunelles fauves

Qui vous accrochent l’oeil du fond des corridors !

Puis ils ont une main invisible qui tue :

Au retour, leur regard filtre ce venin noir

Qui charge l’oeil souffrant de la chienne battue,

Et vous suez, pris dans un atroce entonnoir.

Rassis, les poings noyés dans des manchettes sales,

Ils songent à ceux-là qui les ont fait lever

Et, de l’aurore au soir, des grappes d’amygdales

Sous leurs mentons chétifs s’agitent à crever.

Quand l’austère sommeil a baissé leurs visières,

Ils rêvent sur leur bras de sièges fécondés,

De vrais petits amours de chaises en lisière

Par lesquelles de fiers bureaux seront bordés ;

Des fleurs d’encre crachant des pollens en virgule

Les bercent, le long des calices accroupis

Tels qu’au fil des glaïeuls le vol des libellules

– Et leur membre s’agace à des barbes d’épis.

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Les Douaniers

The Customs Men

book

Ceux qui disent : Cré Nom, ceux qui disent macache,

Soldats, marins, débris d’Empire, retraités,

Sont nuls, très nuls, devant les Soldats des Traités

Qui tailladent l’azur frontière à grands coups d’hache.

 

Pique aux dents, lame en main, profonds, pas embêtés,

Quand l’ombre bave aux bois comme un mufle de vache,

Ils s’en vont, amenant leurs dogues à l’attache,

Exercer nuitamment leur terribles gaîtés !

 

Ils signalent aux lois modernes les faunesses.

Ils empoignent les Fausts et les Diavolos.

“Pas de ça, les anciens ! Déposez les ballots !”

 

Quand sa sérénité s’approche des jeunesses,

Le Douanier se tient aux appas contrôlés !

Enfer aux Délinquants que sa paume a frôlés !

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Oraison du soir

Evening Prayer

book

Je vis assis, tel qu’un ange aux mains d’un barbier,

Empoignant une chope à fortes cannelures,

L’hypogastre et col cambrés, une Gambier

Aux dents, sous l’air gonflé d’impalpables voilures.

 

Tels que les excréments chauds d’un vieux colombier,

Mille Rêves en moi font de douces brûlures :

Puis par instants mon coeur triste est comme un aubier

Qu’ensanglante l’or jeune et sombre des coulures.

 

Puis, quand j’ai ravalé mes rêves avec soin,

Je me tourne, ayant bu trente ou quarante chopes,

Et me recueille, pour lâcher l’âcre besoin :

 

Doux comme le Seigneur du cèdre et des hysopes,

Je pisse vers les cieux bruns, très haut et très loin,

Avec l’assentiment des grands héliotropes.

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Chant de guerre parisien

Parisian War Song

book

Le Printemps est évident, car

Du coeur des Propriétés vertes,

Le vol de Thiers et de Picard

Tient ses splendeurs grandes ouvertes !

 

O Mai ! quels délirants culs-nus !

Sèvres, Meudon, Bagneux, Asnières,

Ecoutez donc les bienvenus

Semer les choses printanières !

 

Ils ont schako, sabre et tam-tam,

Non la vieille boîte à bougies,

Et des yoles qui n’ont jam, jam…

Fendent le lac aux eaux rougies !

 

Plus que jamais nous bambochons

Quand arrivent sur nos tanières

Crouler les jaunes cabochons

Dans des aubes particulières :

 

Thiers et Picard sont des Eros,

Des enleveurs d’héliotropes ;

Au pétrole ils font des Corots :

Voici hannetonner leur tropes…

 

Ils sont familiers du Grand Truc !…

Et couché dans les glaïeuls, Favre

Fait sont cillement aqueduc,

Et ses reniflements à poivre !

 

La grand’ville a le pavé chaud

Malgré vos douches de pétrole,

Et décidément, il nous faut

Vous secouer dans votre rôle…

 

Et les Ruraux qui se prélassent

Dans de longs accroupissements,

Entendront des rameaux qui cassent

Parmi les rouges froissements !

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Mes Petites Amoureuses

My Little Mistresses

book

Un hydrolat lacrymal lave

Les cieux vert-chou :

Sous l’arbre tendronnier qui bave,

Vos caoutchoucs

 

Blancs de lunes particulières

Aux pialats ronds,

Entrechoquez vos genouillères,

Mes laiderons !

 

Nous nous aimions à cette époque,

Bleu laideron !

On mangeait des oeufs à la coque

Et du mouron !

 

Un soir, tu me sacras poète,

Blond laideron :

Descends ici, que je te fouette

En mon giron ;

 

J’ai dégueulé ta bandoline,

Noir laideron ;

Tu couperais ma mandoline

Au fil du front.

 

Pouah ! mes salives desséchées,

Roux laideron,

Infectent encor les tranchées

De ton sein rond !

 

O mes petites amoureuses,

Que je vous hais !

Plaquez de fouffes douloureuses

Vos tétons laids !

 

Piétinez mes vieilles terrines

De sentiment ;

– Hop donc ! soyez-moi ballerines

Pour un moment !…

 

Vos omoplates se déboîtent,

O mes amours !

Une étoile à vos reins qui boitent

Tournez vos tours !

 

Et c’est pourtant pour ces éclanches

Que j’ai rimé !

Je voudrais vous casser les hanches

D’avoir aimé !

 

Fade amas d’étoiles ratées,

Comblez les coins !

– Vous crèverez en Dieu, bâtées

D’ignobles soins !

 

Sous les lunes particulières

Aux pialats ronds,

Entrechoquez vos genouillères,

Mes laiderons !

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