Poèmes

-POÉMES-


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Le mal

Evil

book

Tandis que les crachats rouges de la mitraille

Sifflent tout le jour par l’infini du ciel bleu ;

Qu’écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,

Croulent les bataillons en masse dans le feu ;

Tandis qu’une folie épouvantable, broie

Et fait de cent milliers d’hommes un tas fumant ;

– Pauvres morts ! dans l’été, dans l’herbe, dans ta joie,

Nature ! ô toi qui fis ces hommes saintement !…

– Il est un Dieu, qui rit aux nappes damassées

Des autels, à l’encens, aux grands calices d’or ;

Qui dans le bercement des hosannah s’endort,

Et se réveille, quand des mères, ramassées

Dans l’angoisse, et pleurant sous leur vieux bonnet noir,

Lui donnent un gros sou lie dans leur mouchoir!

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Rages de Césars

Paroxysms of Caesar

book

L’Homme pâle, le long des pelouses fleuries,

Chemine, en habit noir, et le cigare aux dents :

L’Homme pâle repense aux fleurs des Tuileries

– Et parfois son oeil terne a des regards ardents…

Car l’Empereur est soûl de ses vingt ans d’orgie !

Il s’était dit : “Je vais souffler la Liberté

Bien délicatement, ainsi qu’une bougie !”

La liberté revit ! Il se sent éreinté !

Il est pris. – Oh ! quel nom sur ses lèvres muettes

Tressaille ? Quel regret implacable le mord ?

On ne le saura pas. L’Empereur a l’oeil mort.

Il repense peut-être au Compère en lunettes…

– Et regarde filer de son cigare en feu,

Comme aux soirs de Saint-Cloud, un fin nuage bleu.

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Rêvé pour l’hiver

A Dream for Winter

book

A … Elle,

L’hiver, nous irons dans un petit wagon rose

Avec des coussins bleus.

Nous serons bien. Un nid de baisers fous repose

Dans chaque coin moelleux.

Tu fermeras l’oeil, pour ne point voir, par la glace,

Grimacer les ombres des soirs,

Ces monstruosités hargneuses, populace

De démons noirs et de loups noirs.

Puis tu te sentiras la joue égratignée…

Un petit baiser, comme une folle araignée,

Te courra par le cou…

Et tu me diras : “Cherche !” en inclinant la tête,

– Et nous prendrons du temps à trouver cette bête

– Qui voyage beaucoup…

En wagon, le 7 octobre 1870

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Le dormeur du val

The Sleeper in the Valley

book

C’est un trou de verdure où chante une rivière

Accrochant follement aux herbes des haillons

D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,

Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,

Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,

Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,

Pâle dans son lit vert ou la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme

Sourirait un enfant malade, il fait un somme :

Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;

Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine

Tranquille. Il a deux trous rouge au côté droit.

Octobre 1870

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Au Cabaret-Vert

At the Green Inn

book

cinq heures du soir

Depuis huit jours, j’avais déchiré mes bottines

Aux cailloux des chemins. J’entrais à Charleroi.

– Au Cabaret-Vert : je demandai des tartines

De beurre et du jambon qui fût à moitié froid.

Bienheureux, j’allongeai les jambes sous la table

Verte : je contemplai les sujets très naïfs

De la tapisserie. – Et ce fut adorable,

Quand la fille aux tétons énormes, aux yeux vifs,

– Celle-là, ce n’est pas un baiser qui l’épeure ! –

Rieuse, m’apporta des tartines de beurre,

Du jambon tiède, dans un plat colorié,

Du jambon rose et blanc parfumé d’une gousse

D’ail, – et m’emplit la chope immense, avec sa mousse

Que dorait un rayon de soleil arriéré.

Octobre 70

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La Maline

The Sly One

book

Dans la salle à manger brune, que parfumait

Une odeur de vernis et de fruits, à mon aise

Je ramassais un plat de je ne sais quel met

Belge, et je m’épatais dans mon immense chaise.

En mangeant, j’écoutais l’horloge, – heureux et coi.

La cuisine s’ouvrit avec une bouffée,

– Et la servante vint, je ne sais pas pourquoi,

Fichu moitié défait, malinement coiffée.

Et, tout en promenant son petit doigt tremblant

Sur sa joue, un velours de pêche rose et blanc,

En faisant, de sa lèvre enfantine, une moue,

Elle arrangeait les plats, près de moi, pour m’aiser ;

– Puis, comme ça, – bien sûr, pour avoir un baiser, –

Tout bas : “Sens donc, j’ai pris une froid sur la joue…”

Charleroi, octobre 70

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L’Éclatante Victoire de Sarrebrück

The Famous Victory of Saarbrucken

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Au milieu, l’Empereur, dans une apothéose

Bleue et jaune, s’en va, raide, sur son dada

Flamboyant ; très heureux, – car il voit tout en rose,

Féroce comme Zeus et doux comme un papa ;

En bas, les bons Pioupious qui faisaient la sieste

Près des tambours dorés et des rouges canons,

Se lèvent gentiment. Pitou remet sa veste,

Et, tourné vers le Chef, s’étourdit de grands noms !

A droite, Dumanet, appuyé sur la crosse

De son chassepot, sent frémir sa nuque en brosse,

Et : ” Vive l’Empereur !!! ” – Son voisin reste coi…

Un schako surgit, comme un soleil noir… – Au centre,

Boquillon rouge et bleu, très naïf, sur son ventre

Se dresse, et, – présentant ses derrières – : ” De quoi ?… “

Octobre 70

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Le Buffet

The Cupboard

book

C’est un large buffet sculpté ; le chêne sombre,

Très vieux, a pris cet air si bon des vieilles gens ;

Le buffet est ouvert, et verse dans son ombre

Comme un flot de vin vieux, des parfums engageants ;

Tout plein, c’est un fouillis de vieilles vieilleries,

De linges odorants et jaunes, de chiffons

De femmes ou d’enfants, de dentelles flétries,

De fichus de grand-mère où sont peints des griffons ;

– C’est là qu’on trouverait les médaillons, les mèches

De cheveux blancs ou blonds, les portraits, les fleurs sèches

Dont le parfum se mêle à des parfums de fruits.

– O buffet du vieux temps, tu sais bien des histoires,

Et tu voudrais conter tes contes, et tu bruis

Quand s’ouvrent lentement tes grandes portes noires.

Octobre 70

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