Poèmes

-POÉMES-


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Le châtiment de Tartufe

Tartufe’s Punishment

book

Tisonnant, tisonnant son coeur amoureux sous

Sa chaste robe noire, heureux, la main gantée,

Un jour qu’il s’en allait, effroyablement doux,

Jaune, bavant la foi de sa bouche édentée,

Un jour qu’il s’en allait, “Oremus”, – un Méchant

Le prit rudement par son oreille benoîte

Et lui jeta des mots affreux, en arrachant

Sa chaste robe noire autour de sa peau moite.

Châtiment !… Ses habits étaient déboutonnés,

Et le long chapelet des péchés pardonnés

S’égrenant dans son coeur, Saint Tartufe était pâle !…

Donc, il se confessait, priait, avec un râle !

L’homme se contenta d’emporter ses rabats…

– Peuh ! Tartufe était nu du haut jusques en bas !

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Vénus Anadyomène

Venus Anadyomene

book

Comme d’un cercueil vert en fer-blanc, une tête

De femme à cheveux bruns fortement pommadés

D’une vieille baignoire émerge, lente et bête,

Avec des déficits assez mal ravaudés ;

Puis le col gras et gris, les larges omoplates

Qui saillent ; le dos court qui rentre et qui ressort ;

Puis les rondeurs des reins semblent prendre l’essor ;

La graisse sous la peau paraît en feuilles plates ;

L’échine est un peu rouge, et le tout sent un goût

Horrible étrangement ; on remarque surtout

Des singularités qu’il faut voir à la loupe…

Les reins portent deux mots gravés : Clara Venus ;

– Et tout ce corps remue et tend sa large croupe

Belle hideusement d’un ulcère à l’anus.

27 juillet 1870

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Les réparties de Nina

Nina’s Replies

book

LUI – Ta poitrine sur ma poitrine,

Hein ? nous irions,

Ayant de l’air plein la narine,

Aux frais rayons

Du bon matin bleu, qui vous baigne

Du vin de jour ?…

Quand tout le bois frissonnant saigne

Muet d’amour

De chaque branche, gouttes vertes,

Des bourgeons clairs,

On sent dans les choses ouvertes

Frémir des chairs :

Tu plongerais dans la luzerne

Ton blanc peignoir,

Rosant à l’air ce bleu qui cerne

Ton grand oeil noir,

Amoureuse de la campagne,

Semant partout,

Comme une mousse de champagne,

Ton rire fou :

Riant à moi, brutal d’ivresse,

Qui te prendrais

Comme cela, – la belle tresse,

Oh ! – qui boirais

Ton goût de framboise et de fraise,

O chair de fleur !

Riant au vent vif qui te baise

Comme un voleur,

Au rose, églantier qui t’embête

Aimablement :

Riant surtout, ô folle tête,

A ton amant !…

[Dix-sept ans ! Tu seras heureuse !

Oh ! les grands prés,

La grande campagne amoureuse !

– Dis, viens plus près !…]

– Ta poitrine sur ma poitrine,

Mêlant nos voix,

Lents, nous gagnerions la ravine,

Puis les grands bois !…

Puis, comme une petite morte,

Le coeur pâmé,

Tu me dirais que je te porte,

L’oeil mi-fermé…

Je te porterais, palpitante,

Dans le sentier :

L’oiseau filerait son andante :

Au Noisetier…

Je te parlerais dans ta bouche ;

J’irais, pressant

Ton corps, comme une enfant qu’on couche,

Ivre du sang

Qui coule, bleu, sous ta peau blanche

Aux tons rosés :

Et te parlant la langue franche…

Tiens !… – que tu sais…

Nos grands bois sentiraient la sève,

Et le soleil

Sablerait d’or fin leur grand rêve

Vert et vermeil.

dots

Le soir ?… Nous reprendrons la route

Blanche qui court

Flânant, comme un troupeau qui broute,

Tout à l’entour….

Les bons vergers à l’herbe bleue,

Aux pommiers tors !

Comme on les sent toute une lieue

Leurs parfums forts !

Nous regagnerons le village

Au ciel mi-noir ;

Et ça sentira le laitage

Dans l’air du soir ;

Ca sentira l’étable, pleine

De fumiers chauds,

Pleine d’un lent rythme d’haleine,

Et de grands dos

Blanchissant sous quelque lumière ;

Et, tout là-bas,

Une vache fientera, fière,

A chaque pas…

– Les lunettes de la grand-mère

Et son nez long

Dans son missel ; le pot de bière

Cerclé de plomb,

Moussant entre les larges pipes

Qui, crânement,

Fument : les effroyables lippes

Qui, tout fumant,

Happent le jambon aux fourchettes

Tant, tant et plus :

Le feu qui claire les couchettes

Et les bahuts.

Les fesses luisantes et grasses

D’un gros enfant

Qui fourre, à genoux, dans les tasses,

Son museau blanc

Frôlé par un mufle qui gronde

D’un ton gentil,

Et pourlèche la face ronde

Du cher petit…

[Noire, rogue au bord de sa chaise,

Affreux profil,

Une vieille devant la braise

Qui fait du fil ;]

Que de choses verrons-nous, chère,

Dans ces taudis,

Quand la flamme illumine, claire,

Les carreaux gris !…

– Puis, petite et toute nichée,

Dans les lilas

Noirs et frais : la vitre cachée,

Qui rit là-bas…

Tu viendras, tu viendras, je t’aime !

Ce sera beau.

Tu viendras, n’est-ce pas, et même…

ELLE – Et mon bureau ?

15 août 1870

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À la Musique

Scene Set to Music

book

Place de la Gare, à Charleville.

Sur la place taillée en mesquines pelouses,

Square où tout est correct, les arbres et les fleurs,

Tous les bourgeois poussifs qu’étranglent les chaleurs

Portent, les jeudis soirs, leurs bêtises jalouses.

– L’orchestre militaire, au milieu du jardin,

Balance ses schakos dans la Valse des fifres :

– Autour, aux premiers rangs, parade le gandin ;

Le notaire pend à ses breloques à chiffres.

Des rentiers à lorgnons soulignent tous les couacs :

Les gros bureaux bouffis traînent leurs grosses dames

Auprès desquelles vont, officieux cornacs,

Celles dont les volants ont des airs de réclames ;

Sur les bancs verts, des clubs d’épiciers retraités

Qui tisonnent le sable avec leur canne à pomme,

Fort sérieusement discutent les traités,

Puis prisent en argent, et reprennent : “En somme !…”

Épatant sur son banc les rondeurs de ses reins,

Un bourgeois à boutons clairs, bedaine flamande,

Savoure son onnaing d’où le tabac par brins

Déborde – vous savez, c’est de la contrebande ; –

Le long des gazons verts ricanent les voyous ;

Et, rendus amoureux par le chant des trombones,

Très naïfs, et fumant des roses, les pioupious

Caressent les bébés pour enjôler les bonnes…

– Moi, je suis, débraillé comme un étudiant,

Sous les marronniers verts les alertes fillettes :

Elles le savent bien ; et tournent en riant,

Vers moi, leurs yeux tout pleins de choses indiscrètes.

Je ne dis pas un mot : je regarde toujours

La chair de leurs cous blancs brodés de mèches folles :

Je suis, sous le corsage et les frêles atours,

Le dos divin après la courbe des épaules.

J’ai bientôt déniché la bottine, le bas…

– Je reconstruis les corps, brûlé de belles fièvres.

Elles me trouvent drôle et se parlent tout bas…

– Et mes désirs brutaux s’accrochent à leurs lèvres…

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Les effarés

The Transfixed

book

Noirs dans la neige et dans la brume,

Au grand soupirail qui s’allume,

Leurs culs en rond,

A genoux, cinq petits, – misère ! –

Regardent le boulanger faire

Le lourd pain blond.

Ils voient le fort bras blanc qui tourne

La pâte grise, et qui l’enfourne

Dans un trou clair.

Ils écoutent le bon pain cuire.

Le boulanger au gras sourire

Chante un vieil air.

Ils sont blottis, pas un ne bouge,

Au souffle du soupirail rouge,

Chaud comme un sein.

Et quand pendant que minuit sonne,

Façonné, pétillant et jaune,

On sort le pain ;

Quand, sous les poutres enfumées,

Chantent les croûtes parfumées,

Et les grillons ;

Quand ce trou chaud souffle la vie ;

Ils ont leur âme si ravie

Sous leurs haillons,

Ils se ressentent si bien vivre,

Les pauvres petits plein de givre,

– Qu’ils sont là, tous,

Collant leur petits museaux roses

Au grillage, chantant des choses

Entre les trous,

Mais bien bas, – comme une prière…

Repliés vers cette lumière

Du ciel rouvert,

– Si fort, qu’ils crèvent leur culotte,

– Et que leur lange blanc tremblote

Au vent d’hiver…

20 septembre 1870

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Roman

Romance

book

I

On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans.

– Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,

Des cafés tapageurs aux lustres éclatants !

– On va sous les tilleuls verts de la promenade.

Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin !

L’air est parfois si doux, qu’on ferme la paupière ;

Le vent chargé de bruits, – la ville n’est pas loin, –

A des parfums de vigne et des parfums de bière…

II

– Voilà qu’on aperçoit un tout petit chiffon

D’azur sombre, encadré d’une petite branche,

Piqué d’une mauvaise étoile, qui se fond

Avec de doux frissons, petite et toute blanche…

Nuit de juin ! Dix-sept ans ! – On se laisse griser.

La sève est du champagne et vous monte à la tête…

On divague ; on se sent aux lèvres un baiser

Qui palpite là, comme une petite bête…

III

Le coeur fou Robinsonne à travers les romans,

– Lorsque, dans la clarté d’un pâle réverbère,

Passe une demoiselle aux petits airs charmants,

Sous l’ombre du faux-col effrayant de son père…

Et, comme elle vous trouve immensément naïf,

Tout en faisant trotter ses petites bottines,

Elle se tourne, alerte et d’un mouvement vif…

– Sur vos lèvres alors meurent les cavatines…

IV

Vous êtes amoureux. Loué jusqu’au mois d’août.

Vous êtes amoureux. – Vos sonnets La font rire.

Tous vos amis s’en vont, vous êtes mauvais goût.

– Puis l’adorée, un soir, a daigné vous écrire…!

– Ce soir-là,… – vous rentrez aux cafés éclatants,

Vous demandez des bocks ou de la limonade…

– On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans

Et qu’on a des tilleuls verts sur la promenade.

29 septembre 1870

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Morts de Quatre-vingt-douze et Quatre-vingt-treize

Dead of ’92…

book

“… Français de soixante-dix,

bonapartistes, républicains, souvenez-

vous de vos pères en 92, etc.”

Paul de CASSAGNAC. (Le Pays)

Morts de Quatre-vingt-douze et de Quatre-vingt-treize,

Qui, pâles du baiser fort de la liberté,

Calmes, sous vos sabots, brisiez le joug qui pèse

Sur l’âme et sur le front de toute humanité ;

Hommes extasiés et grands dans la tourmente,

Vous dont les coeurs sautaient d’amour sous les haillons,

O Soldats que la Mort a semés, noble Amante,

Pour les régénérer, dans tous les vieux sillons ;

Vous dont le sang lavait toute grandeur salie,

Morts de Valmy, Morts de Fleurus, Morts d’Italie,

O million de Christs aux yeux sombres et doux ;

Nous vous laissions dormir avec la République,

Nous, courbés sous les rois comme sous une trique.

– Messieurs de Cassagnac nous reparlent de vous !

Fait à Mazas, 3 septembre 1870

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