Lettres de Verlaine à Rimbaud

poet2Photo credit: ‘Un Coin du Table’ by Henri Fantin-Latour


Paris, avril 1872.

Rimbaud,

Merci pour ta lettre et hosannah pour ta “prière”.

CERTES, nous nous reverrons ! Quand ? – Attendre un peu ! Nécessités dures !

Opportunités roides ! –

Soit ! Et merde pour les unes comme merde pour les autres ! Et comme merde pour moi ! – et pour toi !

Mais m’envoyer tes vers “mauvais” (!!!!), tes prières (!!!), enfin m’être

sempiternellement communicatif, – en attendant mieux, après mon ménage retapé. – Et m’écrire, vite, – par Bretagne, – soit de Charleville, soit de Nancy (Meurthe). M. Auguste Bretagne, rue Mervinelle, n° 11, onze.

Et ne jamais te croire lâché par moi !

Remember ! Memento !

Ton

P.V.

Et m’écrire bientôt ! Et m’envoyer tes vers anciens et tes prières nouvelles. – N’est-ce pas, Rimbaud ?


Paris, le 2 avril 1872.
Du café de la Closerie des Lilas.

Bon ami,

C’est charmant, l’Ariette oubliée, paroles et musique ! Je me la suis fait déchiffrer et chanter ! Merci de ce délicat envoi !

Quant aux envois dont tu me parles, fais-les par la poste, toujours à Batignolles, rue Lécluse. Auparavant, informe-toi des prix de port, et si les sommes te manquent, préviens-moi, et je te les enverrai par timbres ou mandats (à Bretagne). Je m’occuperai très activement du bazardage et ferai de l’argent – envoi à toi, ou gardage pour toi à notre revoir – ce que tu voudras m’indiquer. Et merci pour ta bonne lettre ! Le petit garçon accepte la juste fessée, l’ami des crapauds retire tout, – et n’ayant jamais abandonné ton martyre, y pense, si possible, avec plus de ferveur et de joie encore, sais-tu bien, Rimbe.

C’est ça : aime-moi, protège et donne confiance. Étant très faible, j’ai très besoin de bontés. Et de même que je ne t’emmiellerai plus avec mes petit-garçonnades, aussi n’emmerderai-je plus notre vénéré Prêtre de tout ça ; – et promets-lui pour bientissimot une vraie lettre, avec dessins et autres belles goguenettes.

Tu as dû depuis d’ailleurs recevoir ma lettre sur pelure rose, et probabt m’y répondre. Demain, j ‘irai à ma poste restante habituelle chercher la missive probable et y répondrai. Mais quand diable commencerons-nous ce chemin de croix, – hein ?

Gavroche et moi nous nous sommes occupés aujourd’hui de ton déménagement. Tes frusques, gravures et moindres meubles sont en sécurité. En outre, tu es locataire rue Campe jusqu’au huit. Je me suis réservé – jusqu’à ton retour – deux gougnottes à la sanguine que je destine à remplacer dans son cadre noir le Camaïeu du Docteur. Enfin, on s’occupe de toi, on te désire. A bientôt, – pour nous, – soit ici, soit ailleurs. Et l’on est tout tien.

P.V.

Toujours même adresse.

Merde à Mérat – Chanal – Périn – Guérin et Laure !

Feu Carjat t’accolle !

Parle-moi de Favart, en effet.

Gavroche va t’écrire ex imo.


Boglione, le dimanche 18 [mai 1873].

Cher ami,

Merci de ta leçon, sévère mais juste, d’anglais. Tu sais, je dors. C’est par somnambulisme, ces thine, ces ours, ces theirs ; c’est par engourdissement produit par l’ennui, ce choix de sales v erbes auxiliaires, to do, to have, au lieu d’analogues mieux expressifs. Par exemple, je défendrai mon How initial. Le vers est :

Mais qu’est-ce qu’ils ont donc à dire que c’est laid ?

Je ne trouve éncore que How ! (qui d’ailleurs a rang d’exclamation étonnée) pour rendre ça. Laid me semble rendu assez bien par foul. De plus, comment traduire : Ne ruissellent-ils pas de tendresse et de lait ? sinon par:

Do not stream by fire and milk ?

Au moins me semble-t-il après ample contrition de mes saloperies de vieux con au bois dormant (Delatrichine n’aurait pas trouvé celle-là !) Arrivé ici à midi, pluie battante, de pied. Trouvé nul Deléclanche. Vais repartir par la malle. Ai dîné avec Français de Sedan et un grand potache du collège de Çharleville, Sombre feste ! Pourtanl Badingue traîne dans le caca, ce qui est un régal en ce pays charognardisant. Frérot, j’ai bien des choses à te dire, mais voici qu’il est deux heures, et la malle va chalter. Demain peut-être, je t’écrirai tous les projets que j’ai, littéraires et autres. Tu seras content de ta vieille truie (battu, Delamorue !). Pour l’instant, je t’embrasse bien et compte sur une bien prochaine entrevue, dont tu me donnes l’espoir pour cette semaine. Dès que tu me feras signe, j’y serai. Mon frère [brother, – plainly], j’espère bien. Ça va bien. Tu seras content. A bientôt, n’est-ce pas ? Écris vite. Envoie Explanade. Tu auras bientôt tes fragments.

Je suis ton old cunt open ou opened, je n’ai pas là mes verbes irréguliers.

P.V

Reçu lettre de Lepelletier (affaires) ; il se charge des ROMANCES, – Claye et Lechevallier. Demain, je lui enverrai manusse.

Et te les resserre derechef.

P.V