Les Illuminations

-ILLUMINATIONS-


XXXII

Soir historique

ENG: Historic Evening

En quelque soir, par exemple, que se trouve le touriste naïf, retiré de nos horreurs économiques, la main d’un maître anime le clavecin des prés ; on joue aux cartes au fond de l’étang, miroir évocateur des reines et des mignonnes ; on a les saintes, les voiles, et les fils d’harmonie, et les chromatismes légendaires, sur le couchant.

    Il frissonne au passage des chasses et des hordes. La comédie goutte sur les tréteaux de gazon. Et l’embarras des pauvres et des faibles sur ces plans stupides !

    A sa vision esclave, l’Allemagne s’échafaude vers des lunes ; les déserts tartares s’éclairent ; les révoltes anciennes grouillent dans le centre du Céleste Empire ; par les escaliers et les fauteuils de rois – un petit monde blême et plat, Afrique et Occidents, va s’édifier. Puis un ballet de mers et de nuits connues, une chimie sans valeur, et des mélodies impossibles.

    La même magie bourgeoise à tous les points où la malle nous déposera ! Le plus élémentaire physicien sent qu’il n est plus possible de se soumettre à cette atmosphère personnelle, brume de remords physiques, dont la constatation est déjà une affliction.

    Non ! Le moment de l’étuve, des mers enlevées, des embrasements souterrains, de la planète emportée, et des exterminations conséquentes, certitudes si peu malignement indiquées dans la Bible et par les Nornes et qu’il sera donné à l’être sérieux de surveiller. – Cependant ce ne sera point un effet de légende.

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XXXIII

Mouvement

ENG: Movement

book

Le mouvement de lacet sur la berge des chutes du fleuve,

Le gouffre à l’étambot,

La célérité de la rampe,

L’énorme passade du courant

 

Mènent par les lumières inouïes

Et la nouveauté chimique

Les voyageurs entourés des trombes du val

Et du strom.

 

Ce sont les conquérants du monde

Cherchant la fortune chimique personnelle ;

Le sport et le comfort voyagent avec eux ;

Ils emmènent l’éducation

Des races, des classes et des bêtes, sur ce Vaisseau.

 

Repos et vertige

A la lumière diluvienne,

Aux terribles soirs d’étude.

Car de la causerie parmi les appareils,

– le sang, les fleurs, le feu, les bijoux, –

 

Des comptes agités à ce bord fuyard,

On voit, roulant comme une digue au

delà de la route hydraulique motrice :

Monstrueux, s’éclairant sans fin,

– leur stock d’études ;

 

Eux chassés dans l’extase harmonique,

Et l’héroïsme de la découverte.

 

Aux accidents atmosphériques les plus surprenants

Un couple de jeunesse s’isole sur l’arche,

– Est-ce ancienne sauvagerie qu’on pardonne ?

Et chante et se poste.

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XXXIV

Bottom

ENG: Bottom

book

La réalité étant trop épineuse pour mon grand caractère,

– je me trouvai néanmoins chez Madame,

en gros oiseau gris bleu s’essorant vers les

moulures du plafond et traînant l’aile dans les ombres de la soirée.

 

    Je fus, au pied du baldaquin supportant

ses bijoux adorés et ses chefs-d’oeuvre physiques,

un gros ours aux gencives violettes et au poil

chenu de chagrin, les yeux aux cristaux et aux argents des consoles.

 

    Tout se fit ombre et aquarium ardent. Au matin,

– aube de juin batailleuse, – je courus aux champs,

âne, claironnant et brandissant mon grief,

jusqu’à ce que les Sabines de la banlieue

vinrent se jeter à mon poitrail.

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XXXV

H

ENG: H

book

Toutes les monstruosités violent les gestes atroces d’Hortense. Sa solitude est la mécanique érotique, sa lassitude, la dynamique amoureuse. Sous la surveillance d’une enfance, elle a été, à des époques nombreuses, l’ardente hygiène des races ! Sa porte est ouverte à la misère. Là, la moralité des êtres actuels se décorpore en sa passion ou en son action. – O terrible frisson des amours novices sur le sol sanglant et par l’hydrogène clarteux ! trouvez Hortense.

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XXXVI

Dévotion

ENG: Prayer

book

A ma soeur Louise Vanaen de Voringhem : – Sa cornette bleue tournée à la mer du Nord. – Pour les naufragés.

    A ma soeur Léonie Aubois d’Ashby. Baou – l’herbe d’été bourdonnante et puante. – Pour la fièvre des mères et des enfants.

    A Lulu, – démon – qui a conservé un goût pour les oratoires du temps des Amies et de son éducation incomplète. Pour les hommes ! – A Madame ***.

    A l’adolescent que je fus. A ce saint vieillard, ermitage ou mission.

    A l’esprit des pauvres. Et à un très haut clergé.

    Aussi bien à tout culte en telle place de culte mémoriale et parmi tels événements qu’il faille se rendre, suivant les aspirations du moment ou bien notre propre vice sérieux,

    Ce soir à Circeto des hautes glaces, grasse comme le poisson, et enluminée comme les dix mois de la nuit rouge – (son coeur ambre et spunk), – pour ma seule prière muette comme ces régions de nuit et précédant des bravoures plus violentes que ce chaos polaire.

    A tout prix et avec tous les airs, même dans des voyages métaphysiques. – Mais plus alors.

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XXXVII

Démocratie

ENG: Democracy

book

“Le drapeau va au paysage immonde, et notre patois étouffe le tambour.

    “Aux centres nous alimenterons la plus cynique prostitution. Nous massacrerons les révoltes logiques.

    “Aux pays poivrés et détrempés ! – au service des plus monstrueuses exploitations industrielles ou militaires.

    “Au revoir ici, n’importe où. Conscrits du bon vouloir, nous aurons la philosophie féroce ; ignorants pour la science, roués pour le confort ; la crevaison pour le monde qui va. C’est la vraie marche. En avant, route !”

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XXXVIII

Fairy

ENG: Fairy

book

Pour Hélène se conjurèrent les sèves ornamentales dans les ombres vierges et les clartés impassibles dans le silence astral. L’ardeur de l’été fut confiée à des oiseaux muets et l’indolence requise à une barque de deuils sans prix par des anses d’amours morts et de parfums affaissés.

    – Après le moment de l’air des bûcheronnes à la rumeur du torrent sous la ruine des bois, de la sonnerie des bestiaux à l’écho des vals, et des cris des steppes. –

    Pour l’enfance d’Hélène frissonnèrent les fourrures et les ombres, – et le sein des pauvres, et les légendes du ciel.

    Et ses yeux et sa danse supérieurs encore aux éclats précieux, aux influences froides, au plaisir du décor et de l’heure uniques.

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XXXIX

Guerre

ENG: War

book

Enfant, certains ciels ont affiné mon optique : tous les caractères nuancèrent ma physionomie. Les Phénomènes s’émurent. – A présent, l’inflexion éternelle des moments et l’infini des mathématiques me chassent par ce monde où je subis tous les succès civils, respecté de l’enfance étrange et des affections énormes. – Je songe à une Guerre, de droit ou de force, de logique bien imprévue.

    C’est aussi simple qu’une phrase musicale.

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XL

Génie

ENG: Genie

book

Il est l’affection et le présent puisqu’il a fait la maison ouverte à l’hiver écumeux et à la rumeur de l’été, lui qui a purifié les boissons et les aliments, lui qui est le charme des lieux fuyants et le délice surhumain des stations. Il est l’affection et l’avenir, la force et l’amour que nous, debout dans les rages et les ennuis, nous voyons passer dans le ciel de tempête et les drapeaux d’extase.

    Il est l’amour, mesure parfaite et réinventée, raison merveilleuse et imprévue, et l’éternité : machine aimée des qualités fatales. Nous avons tous eu l’épouvante de sa concession et de la nôtre : ô jouissance de notre santé, élan de nos facultés, affection égoïste et passion pour lui, lui qui nous aime pour sa vie infinie…

    Et nous nous le rappelons et il voyage… Et si l’Adoration s’en va, sonne, sa promesse sonne : “Arrière ces superstitions, ces anciens corps, ces ménages et ces âges. C’est cette époque-ci qui a sombré !”

    Il ne s’en ira pas, il ne redescendra pas d’un ciel, il n’accomplira pas la rédemption des colères de femmes et des gaîtés des hommes et de tout ce péché : car c’est fait, lui étant, et étant aimé.

    O ses souffles, ses têtes, ses courses ; la terrible célérité de la perfection des formes et de l’action.

    O fécondité de l’esprit et immensité de l’univers !

    Son corps ! le dégagement rêvé, le brisement de la grâce croisée de violence nouvelle !

    Sa vue, sa vue ! tous les agenouillages anciens et les peines relevées à sa suite.

    Son jour ! l’abolition de toutes souffrances sonores et mouvantes dans la musique plus intense.

    Son pas ! les migrations plus énormes que les anciennes invasions.

    O lui et nous ! l’orgueil plus bienveillant que les charités perdues.

    O monde ! et le chant clair des malheurs nouveaux !

    Il nous a connus tous et nous a tous aimés. Sachons, cette nuit d’hiver, de cap en cap, du pôle tumultueux au château, de la foule à la plage, de regards en regards, forces et sentiments las, le héler et le voir, et le renvoyer, et, sous les marées et au haut des déserts de neige, suivre ses vues, ses souffles, son corps, son jour.

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XLI

Jeunesse

ENG: Youth

book

I

Dimanche

Les calculs de côté, I’inévitable descente du ciel, et la visite des souvenirs et la séance des rhythmes occupent la demeure, la tête et le monde de l’esprit.

    – Un cheval détale sur le turf suburbain et le long des cultures et des boisements percé par la peste carbonique. Une misérable femme de drame, quelque part dans le monde, soupire après des abandons improbables. Les desperadoes languissent après l’orage, l’ivresse et les blessures. De petits enfants étouffent des malédictions le long des rivières. –

    Reprenons l’étude au bruit de l’oeuvre dévorante qui se rassemble et remonte dans les masses.

II

Sonnet

Homme de constitution ordinaire, la chair

n’était-elle pas un fruit pendu dans le verger, – ô

journées enfantes ! le corps un trésor à prodiguer ; – ô

aimer, le péril ou la force de Psyché ? La terre

avait des versants fertiles en princes et en artistes,

et la descendance et la race vous poussaient aux

crimes et aux deuils : le monde, votre fortune et votre

péril. Mais à présent, ce labeur comblé, toi, tes calculs,

– toi, tes impatiences – ne sont plus que votre danse et

votre voix, non fixées et point forcées, quoique d’un double

événement d’invention et de succès une saison,

– en l’humanité fraternelle et discrète par l’univers

sans images ; – la force et le droit réfléchissent la danse

et la voix à présent seulement appréciées.

III

Vingt ans

    Les voix instructives exilées… L’ingénuité physique amèrement rassise… – Adagio – Ah ! l’égoïsme infini de l’adolescence, l’optimisme studieux : que le monde était plein de fleurs cet été ! Les airs et les formes mourant… Un choeur, pour calmer l’impuissance et l’absence ! Un choeur de verres de mélodies nocturnes… En effet les nerfs vont vite chasser.

IV

    Tu en es encore à la tentation d’Antoine. L’ébat du zèle écourté, les tics d’orgueil puéril, l’affaissement et l’effroi.

    Mais tu te mettras à ce travail : toutes les possibilités harmoniques et architecturales s’émouvront autour de ton siège. Des êtres parfaits, imprévus, s’offriront à tes expériences. Dans tes environs affluera rêveusement la curiosité d’anciennes foules et de luxes oisifs. Ta mémoire et tes sens ne seront que la nourriture de ton impulsion créatrice. Quant au monde, quand tu sortiras, que sera-t-il devenu ? En tout cas, rien des apparences actuelles.

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XLII

Solde

ENG: Clearance Sale

book

A vendre ce que les Juifs n’ont pas vendu, ce que noblesse ni crime n’ont goûté, ce qu’ignorent l’amour maudit et la probité infernale des masses : ce que le temps ni la science n’ont pas à reconnaître ;

    Les Voix reconstituées ; l’éveil fraternel de toutes les énergies chorales et orchestrales et leurs applications instantanées ; l’occasion, unique, de dégager nos sens !

    A vendre les Corps sans prix, hors de toute race, de tout monde, de tout sexe, de toute descendance ! Les richesses jaillissant à chaque démarche ! Solde de diamants sans contrôle !

    A vendre l’anarchie pour les masses ; la satisfaction irrépressible pour les amateurs supérieurs ; la mort atroce pour les fidèles et les amants !

    A vendre les habitations et les migrations, sports, féeries et comforts parfaits, et le bruit, le mouvement et l’avenir qu’ils font !

    A vendre les applications de calcul et les sauts d’harmonie inouïs. Les trouvailles et les termes non soupçonnés, possession immédiate,

    Elan insensé et infini aux splendeurs invisibles, aux délices insensibles, – et ses secrets affolants pour chaque vice – et sa gaîté effrayante pour la foule –

    A vendre les Corps, les voix, l’immense opulence inquestionable, ce qu’on ne vendra jamais. Les vendeurs ne sont pas à bout de solde ! Les voyageurs n’ont.

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