Les Illuminations

-ILLUMINATIONS-

XXII

Aube

Dawn

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J’ai embrassé l’aube d’été.

    Rien ne bougeait encore au front des palais. L’eau était morte. Les camps d’ombres ne quittaient pas la route du bois. J’ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.

    La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom.

    Je ris au wasserfall blond qui s’échevela à travers les sapins : à la cime argentée, je reconnus la déesse.

    Alors je levai un à un les voiles. Dans l’allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l’ai dénoncée au coq. A la grand’ville elle fuyait parmi les clochers et les dômes, et courant comme un mendiant sur les quais de marbre, je la chassais.

    En haut de la route, près d’un bois de lauriers, je l’ai entourée avec ses voiles amassés, et j’ai senti un peu son immense corps. L’aube et l’enfant tombèrent au bas du bois.

    Au réveil il était midi.

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XXIII

Fleurs

Flowers

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D’un gradin d’or, – parmi les cordons de soie, les gazes grises, les velours verts et les disques de cristal qui noircissent comme du bronze au soleil, – je vois la digitale s’ouvrir sur un tapis de filigranes d’argent, d’yeux et de chevelures.

    Des pièces d’or jaune semées sur l’agate, des piliers d’acajou supportant un dôme d’érmeraudes, des bouquets de satin blanc et de fines verges de rubis entourent la rose d’eau.

    Tels qu’un dieu aux énormes yeux bleus et aux formes de neige, la mer et le ciel attirent aux terrasses de marbre la foule des jeunes et fortes roses.

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XXIV

Nocturne vulgaire

Common Nocturne

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Un souffle ouvre des brèches opéradiques dans les cloisons, – brouille le pivotement des toits rongés, – disperse les limites de foyers, – éclipse les croisées. – Le long de la vigne, m’étant appuyé du pied à une gargouille, – je suis descendu dans ce carrosse dont l’époque est assez indiquée par les glaces convexes, les panneaux bombés et les sophas contournés – Corbillard de mon sommeil, isolé, maison de berger de ma niaiserie, le véhicule vire sur le gazon de la grande route effacée : et dans un défaut en haut de la glace de droite tournoient les blêmes figures lunaires, feuilles, seins ; – Un vert et un bleu très foncés envahissent l’image. Dételage aux environs d’une tache de gravier.

    – Ici va-t-on siffler pour l’orage, et les Sodomes, – et les Solymes, – et les bêtes féroces et les armées,

    (- Postillon et bêtes de Songe reprendront-ils sous les plus suffocantes futaies, pour m’enfoncer jusqu’aux yeux dans la source de soie.)

    – Et nous envoyer, fouettés à travers les eaux clapotantes et les boissons répandues, rouler sur l’aboi des dogues…

    – Un souffle disperse les limites du foyer.

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XXV

Marine

Seascape

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Les chars d’argent et de cuivre –

Les proues d’acier et d’argent –

Battent l’écume, –

Soulèvent les souches des ronces.

    Les courants de la lande,

Et les ornières immenses du reflux

Filent circulairement vers l’est,

Vers les piliers de la forêt,

Vers les fûts de la jetée,

Dont l’angle est heurté par des tourbillons de lumière.

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XXVI

Fête d’hiver

Winter Festival

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La cascade sonne derrière les huttes d’opéra-comique. Des girandoles prolongent, dans les vergers et les allées voisins du Méandre, – les verts et les rouges du couchant. Nymphes d’Horace coiffées au Premier Empire, – Rondes Sibériennes, Chinoises de Boucher.

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XXVII

Angoisse

Anguish

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Se peut-il qu’Elle me fasse pardonner les ambitions continuellement écrasées, – qu’une fin aisée répare les âges d’indigence, – qu’un jour de succès nous endorme sur la honte de notre inhabileté fatale,

    (O palmes ! diamant ! – Amour, force ! – plus haut que toutes joies et gloires ! – de toutes façons, partout, – démon, dieu, – Jeunesse de cet être-ci ; moi !)

    Que des accidents de féerie scientifique et des mouvements de fraternité sociale soient chéris comme restitution progressive de la franchise première ?…

    Mais la Vampire qui nous rend gentils commande que nous nous amusions avec ce qu’elle nous laisse, ou qu’autrement nous soyons plus drôles.

    Rouler aux blessures, par l’air lassant et la mer ; aux supplices, par le silence des eaux et de l’air meurtriers ; aux tortures qui rient, dans leur silence atrocement houleux.

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XXVIII

Métropolitain

Metropolitan

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Du détroit d’indigo aux mers d’Ossian, sur le sable rose et orange qu’a lavé le ciel vineux viennent de monter et de se croiser des boulevards de cristal habités incontinent par des jeunes familles pauvres qui s’alimentent chez les fruitiers. Rien de riche. – La ville !

    Du désert de bitume fuient droit en déroute avec les nappes de brumes échelonnées en bandes affreuses au ciel qui se recourbe, se recule et descend, formé de la plus sinistre fumée noire que puisse faire l’Océan en deuil, les casques, les roues, les barques, les croupes. – La bataille !

    Lève la tête : ce pont de bois, arqué ; les derniers potagers de Samarie ; ces masques enluminés sous la lanterne fouettée par la nuit froide ; l’ondine niaise à la robe bruyante, au bas de la rivière ; les crânes lumineux dans les plants de pois – et les autres fantasmagories – la campagne.

    Des routes bordées de grilles et de murs, contenant à peine leurs bosquets, et les atroces fleurs qu’on appellerait coeurs et soeurs, Damas damnant de longueur, – possessions de féeriques aristocraties ultra-Rhénanes, Japonaises, Guaranies, propres encore à recevoir la musique des anciens – et il y a des auberges qui pour toujours n’ouvrent déjà plus – il y a des princesses, et si tu n’es pas trop accablé, l’étude des astres – le ciel.

    Le matin où avec Elle vous vous débattîtes parmi les éclats de neige, les lèvres vertes, les glaces, les drapeaux noirs et les rayons bleus, et les parfums pourpres du soleil des pôles, – ta force.

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XXIX

Barbare

Barbarian

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Bien après les jours et les saisons, et les êtres et les pays,

    Le pavillon en viande saignante sur la soie des mers et des fleurs arctiques ; (elles n’existent pas.)

    Remis des vieilles fanfares d’héroïsme – qui nous attaquent encore le coeur et la tête – loin des anciens assassins –

    Oh ! le pavillon en viande saignante sur la soie des mers et des fleurs arctiques ; (elles n’existent pas)

    Douceurs !

    Les brasiers, pleuvant aux rafales de givre, – Douceurs ! – les feux à la pluie du vent de diamants – jetée par le coeur terrestre éternellement carbonisé pour nous. – O monde ! –

    (Loin des vieilles retraites et des vieilles flammes, qu’on entend, qu’on sent,)

    Les brasiers et les écumes. La musique, virement des gouffres et choc des glaçons aux astres.

    O Douceurs, ô monde, ô musique ! Et là, les formes, les sueurs, les chevelures et les yeux, flottant. Et les larmes blanches, bouillantes, – ô douceurs ! – et la voix féminine arrivée au fond des volcans et des grottes arctiques.

    Le pavillon…

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XXX

Promontoire

Promontory

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L’aube d’or et la soirée frissonnante trouvent notre brick en large en face de cette Villa et de ses dépendances, qui forment un promontoire aussi étendu que l’Epire et le Péloponnèse, ou que la grande île du Japon, ou que l’Arabie ! Des fanums qu’éclaire la rentrée des théories, d’immenses vues de la défense des côtes modernes ; des dunes illustrées de chaudes fleurs et de bacchanales ; de grands canaux de Carthage et des Embankments d’une Venise louche, de molles éruptions d’Etnas et des crevasses de fleurs et d’eaux des glaciers, des lavoirs entourés de peupliers d’Allemagne ; des talus de parcs singuliers penchant des têtes d’Arbre du Japon, et les façades circulaires des “Royal” ou des “Grand” de Scarbro’ ou de Brooklyn ; et leurs railways flanquent, creusent, surplombent les dispositions dans cet Hôtel, choisies dans l’ histoire des plus élégantes et des plus colossales constructions de l’ltalie, de l’Amérique et de l’Asie, dont les fenêtres et les terrasses à présent pleines d’éclairages, de boissons et de brises riches, sont ouvertes à l’esprit des voyageurs et des nobles – qui permettent, aux heures du jour, à toutes les tarentelles des côtes, – et même aux ritournelles des vallées illustres de l’art, de décorer merveilleusement les façades du Palais-Promontoire.

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XXXI

Scènes

Stages

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L’ancienne Comédie poursuit ses accords et divise ses ldylles :

    Des boulevards de tréteaux.

    Un long pier en bois d’un bout à l’autre d’un champ rocailleux où la foule barbare évolue sous les arbres dépouillés.

    Dans des corridors de gaze noire suivant le pas des promeneurs aux lanternes et aux feuilles.

    Des oiseaux des mystères s’abattent sur un ponton de maçonnerie mû par l’archipel couvert des embarcations des spectateurs.

    Des scènes lyriques accompagnées de flûte et de tambour s’inclinent dans des réduits ménagés sous les plafonds, autour des salons de clubs modernes ou des salles de l’Orient ancien.

    La féerie manoeuvre au sommet d’un amphithéâtre couronné par les taillis – Ou s’agite et module pour les Béotiens, dans l’ombre des futaies mouvantes sur l’arête des cultures.

    L’opéra-comique se divise sur une scène à l’arête d’intersection de dix cloisons dressées de la galerie aux feux.

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